Excerpt from: Pierre David, ‘Annales Portugalenses veteres’, in idem, Études historiques sur la Galice et le Portugal du VIe au XIIe siècle (Lisbon: Portugália, 1947), 313–325.
[p. 313]
Vers 260 les Gothes, dès longtemps établis autour de la Mer Noire,
franchirent le Danube ; pendant près de vingt ans il ravagèrent l’Asie Mineure
et les Balkans. Mais c’est leur installation dans l’Empire par Valens (376) qui
émut profondément les milieux chétiens.
Ezéchiel (chap. XXXVIII et XXXIX) avait tracé le tableau symbolique des
dernières luttes que devait soutenir le peuple saint avant l’avènement
définitif du royaume de Dieu ; cet ultime ennemi serait un peuple venu du
septentrion sous la conduite d’un chef redoutable, Gog roi du pays de Magog;
après un temps de succès, Gog et son peuple seraient écrasés par la colère de
Dieu. Dans cette prophétie, saint Ambroise voyait annoncée la menace gothique
et son inévitable défaite (1). Saint Jérôme était plutôt d’avis que les Goths étaient les anciens
Gètes, et non le peuple mystérieux de Gog (2) ; mais Isidore de Séville, tout admirateur qu’il fût
des dominateurs de l’Espagne, admit volontiers que ces Goths étaient en effet
le
(1) Sancti Ambrosii, De fide ad Gratianum Augustum, II, chap. XVII,
§ 136-140. Gog iste Gothus est quem jam vidimus exisse, de quo promittitur
nobis futura victoria. Les deux premiers livres de cet ouvrage furent
écrits avant août 378, au moment où Gratien se préparait à porter secours à
Valens contre les Goths.
(2) S. Hieronymi, Questiones hebraicae in Genesim, ch. X.
314
peuple annoncé par le prophète, les descendants de Magog, fils de Japhet (1).
D’autres spéculations eschatologiques s’étaient greffées sur ce thème ; on
assurait qu’ Alexandre le Grand avait refoulé Gog dans les ténèbres du Nord et
l’avait enfermé derrière des portes de fer ; mais après des temps ce peuple
devait sortir ; nous l’avons déjà vu sortir, dit saint Ambroise ; la sortie
des Goths était devenue une image familière, un terme consacré ; par
ces mots commence notre schéma chronologique : Egressi sunt Gothi de terra
sua.
Ce schéma se trouve en tête des diverses recensions des Annales
Portugalenses veteres. Il a été en outre interpolé dans la Prophétie de
883 telle que la donne le manuscrit de Roda, avec cette seule différence
que le dernier chiffre est modifié pour le faire concorder avec le système
chronologique adopté par cette Prophétie comme par les chroniques dites
d’Albelda et d’Alphonse III (2).
Les chiffres, surtout quand ils comportent des X, qui peuvent être aspados,
sont sujets à des accidents de transcription ; mais il est facile de
reconstituer le schéma chronologique en partant de l’era 749, date
(1) S. Isidori, Historia de regibus Gothorum, Wandalorum et Suevorum,
ed. Th. Mommsen, Mon. Germ. hist., Auctores antiquissimi, XI (Chronica
minora, II) p. 268.
(2) Era CCXLVIIII (sic pour 349) egressi sunt Gothi de regione
sua et pervenerunt in Spania per annos XVII ; era CCLXVI (sic pour 366) ingressi
sunt in Spania ; dominaberunt Spania annis CCCLXXXIII ; era DCCLIII (au
lieu de 749) expulsi sunt de regno suo. M. Gomez Moreno, Las priméras
crónicas de la Reconquista, I, Lo ciclo de Alfonso III, Madrid, 1932, p.
65, note 6. Sur la Prophétie de 883 et les chroniques du même temps,
voir ci-dessous, p. 317 et ss.
315
de la défaite des Goths par les Arabes ; ils avaient dominé l’Espagne
pendant 383 ans, ce qui met à l’era 366 leur entrée dans ce pays : comme
ils avaient mis dix-sept ans à l’atteindre, ils étaient sortis en l’era 349.
En années de l’ère chrétienne, nous traduirons : sortie des Goths en 311 ; leur
arrivée en Espagne en 328 ; leur expulsion d’Espagne en 711 ; entre la «
sortie » des Goths et leur expulsion d’Espagne, quatre siècles, selon ce schéma,
se sont écoulés.
Il est à peine besoin de le faire remarquer, ces chiffres, sauf le dernier,
n’ont point de signification dans l’histoire des Wisigoths. En 311, ils se
trouvaient refoulés sur la rive septentrionale du Danube ; ce n’est pas en 328,
mais en 416 qu’ils sont pour la première fois en Espagne, au service de
l’Empire ; ils n’ont pas dominé l’Espagne pendant 383 ans. Comment, sur quelles
bases peut-être un peu cabalistiques, se sont établis ces chiffres ? Le chiffre
de quatre cents ans entre la sortie et la destruction des Goths ne saurait
avoir été choisi sans intention ; le point de départ du calcul, c’est l’année
711, era 749, où les Goths ont perdu l’Espagne et disparu de l’histoire.
Défaite de Rodrigue en 711, conquête de l’Espagne au cours de 712, les
historiens modernes sont d’accord sur ces mêmes dates ; la bataille du 16
juillet 711, livrée par le roi Rodrigue à la petite armée de Tarik, frappa à
mort en un seul jour la monarchie wisigothique ; en moins de deux ans toute
l’Espagne était soumise à Muça (1).
(1) Manuel Torres, Las invasiones y los reinos germánicos de España,
tome III de la Historia de España dirigida por Ramon Menendez Pidal,
Madrid, 1940, p. 137.
F. Lot, Ch. Pfister et Fr. L. Ganshof, Les destinées de l’Empire en
Occident de 395 à 768, Histoire du Moyen Age, t. 1, dans
316
On trouve dans d’autres sources, principalement compostellanes, un schéma
qui paraît, au premier abord, analogue, mais [qui] suppose un système
chronologique tout différent, que nous aurons lieu d’étudier de plus près :
In era CCCC ceperunt Gothi regnare usque in era DCCXLVII, qui per CCCLII
annos et menses IV et dies V Hispaniam obtinuerunt donec ingressus fuit
transmarinus dux Sarracenorum nomine Tarie, qui Roderico ultimo rege Gothorum
die V feria hora VI DCCXLVIII interfecto, fere totam Hispaniam armis cepit, et
tunc Sarraceni in Asturiis annos quinque regnaverunt (1).
Les données chronologiques ne sont pas concordantes ; d’une part l’invasion
arabe est fixée à l’era 747 (709) et la mort de Rodrigue à l’era 748
(710) ; d’autre part la domination gothique commencée en l’era 400
aurait duré trois cent cinquante-deux ans, quatre mois et cinq jours, se
terminant donc en l’era 752. La date de 747 est acceptée par le Chronicon
Iriense, par l’Historia Silense (2), par Luc de Tuy. Pour celle de 752, nous verrons
qu’elle est caractéristique des chroniques du temps d’Alphonse III.
On notera ici, quitte à y revenir en son lieu, que ce texte attribue cinq
ans de règne aux Arabes dans les Asturies, alors que le schéma des Annales
Por-
la collection Histoire générale publiée sous la direction de Gustave
Glotz, p. 242. – E. Lévy-Provençal, La civilisations arabe en Espagne,
Le Caire, 1938, Table chronologique, p. 176.
(1) Florez, Esp. Sagr., t. XX, p. 608 et XXIII, p. 325. Chronique
dite de Vasaeus, dans Monumenta Germaniae historica, Auctores antiquissimi,
XI (Chronica minora, II), ed. Th. Mommsen.
(2) Chronicon Iriense, Florez, Esp. Sagr., t. XX, p. 600-601.
Historia Silense, ed. Fr. Santos Coco, p. 14.
317
tugalenses veteres dit qu’ils régnèrent
cinq ans en Espagne avant Pélage.
Pour les Annales Portugalenses veteres, l’histoire des Goths se
termine avec l’anée 749 : expulsi sunt Gothi de Hispania (1). La formule nous paraît comporter un sens, une portée
auxquels on risque de ne pas prendre garde ; les chroniques du temps d’Alphonse
III, en effet, nous ont habitués à l’idée que la royauté asturienne continue la
royauté wisigothique, que Pélage était un noble Wisigoth de souche royale, que
les Goths réfugiés dans les Asturies l’ont pour cette raison choisi pour
continuer la tradition de Tolède. Or notre schéma d’histoire non seulement
ignore cette prétention mais encore affirme nettement que le peuple gothique a
été expulsé d’Espagne ; c’est une nouvelle royauté qui commence avec Pélage.
Nous somme donc amenés à nous demander si nous n’avons pas dans ce résumé
chronologique les vestiges d’une conception historique plus ancienne que celle
que représentent les trois compositions du temps d’Alphonse III.
Ce n’est point ici le lieu d’étudier les problèmes critiques posés par ces
trois ouvrages ; il est cependant indispensable de les caractériser brièvement
et d’en discerner les tendances (2).
La chronique dite d’Alfonse III nous est connue sous deux formes qui
commencent l’une et l’autre avec le règne de Receswinthe et s’achèvent avec
celui
(1) Sous cette forme dans la recension longue, Livro da Noa II et Chronica
Gothorum ; dans la recension brève de l’homiliaire de 1139 et de la Summa
chronicarum : expulsi sunt de regno suo. Manque dans le Livro da
Noa I.
(2) A. Gomez Moreno, Las primeras crónicas de la Reconquista, Boletin de la
Academia de la Historia, 1932, et tiré a part.
318
d’Ordonho Ier. L’une de ces
rédactions est dans un latin plus barbare et se distingue en outre par certains
caractères, tels que l’insistance à chercher la raison de la ruine du royaume
dans les péchés des derniers rois et du clergé ; on y trouve déjà l’idée que la
résistance et la victoire de Pélage sont la revanche de l’armée des Goths.
Cette recension, connue des érudits de la Renaissance, a été retrouvée
récemment dans un manuscrit de la fin du Xe siècle, que l’on appelle Rotense parce qu’il a
appartenu un temps à la cathédrale de Roda.
L’autre recension porte en tête une lettre d’Alphonse III à Sébastien ; la
grammaire et le style y sont améliorés ; pour la substance, cette recension est
beaucoup plus discrète sur les péchés des rois et des clercs ; surtout, elle
présente avec plus de force et de nouvelles précisions la thèse de la
continuité entre le royaume de Tolède et celui d’Oviedo ; les survivants de
l’aristocratie gothique se réfugient dans les Asturies et choisissent pour roi
Pélage, parce qu’il est du sang royal ; Alphonse Ier est un descendant de Leovigilde et de Recarède.
Dans les deux recensions la conquête et le repeuplement de Viseu sont
présentés comme faits ad jussum nostrum, de sorte qu’il apparaît
qu’Alphonse III tient la plume. Y a-t-il là un témoignage suffisant pour
attribuer l’ouvrage à ce roi, ou simplement un procédé littéraire de l’auteur
affectant de parler au nom du prince ? En tout cas l’attribution à Alphonse est
plus nettement impliquée, dans la recension de Sébastien, par la lettre
liminaire mise sous le nom du roi (1).
(1) Sur le manuscrit Rotense, voir Z. Garcia Villada, El codice
de Roda recuperado, Revista de Filologia española, t. XV, 1928,
319
Barrau-Dihigo se refuse à croire que le roi est l’auteur de la chronique ;
il estime que la recension de Sébastien est primitive et que la Rotense
est un remaniement ; telle est aussi l’opinion de Z. Garcia Villada. Cl.
Sanchez Albornoz le premier a montré que la Rotense représente le texte original
; Gomez Moreno accepte cette thèse, qui semble avoir convaincu l’ensemble des
critiques (1). Telle est aussi notre opinion,
fondée non seulement sur le caractère linguistique, mais plus encore sur le
développement que prennent dans la recension de Sébastien plusieurs thèses
tendancieuses, comme celle de la continuité entre Tolède et Oviedo. Mais je ne
suis pas porté à admettre que tous les éléments qui manquent à Sébastien et se
trouvent dans la Rotense sont primitifs et authentiques ; telle qu’elle
se lit dans le manuscrit de Roda, la recension en latin barbare n’est pas
restée à l’abri des remaniements, que la critique devra discerner.
La chronique dite d’Albelda a été composée à Oviedo dans l’entourage du roi
; les raisons pour
p. 113-130. La chronique dite de Sébastien est au t. XIII de l’Esp. Sagr.;
les diverses recensions dans Z. Garcia Villada, Chronica de Alphonso III,
dans la collection Textos latinos de la edad media española, Madrid,
1919.
(1) L. Barrau-Dihigo, Une rédaction inédite du Pseudo-Sébastien de
Salamanque, Revue hispanique, t. XXIII, 1910, et Remarques sur la
chronique dite d’Alphonse III, Revue hispanique, t. XLVI, 1919. – Z. Garcia
Villada, Crónica de Alfonso III, Madrid 1918, et Notas sobre la
crónica de Alfonso III, Revista de Filologia española, t. VIII, 1921. – Cl.
Sanchez Albornoz, La redacción original de la Crónica de Alfonso III,
Spanischen Forschungen der Görresgesellschaft, Gesammelte Aufsätze, 1930, II,
p. 47-66, et La Crónica de Albelda y la de Alfonso III, Bulletin
hispanique, t. XXXII, 1930.
320
lesquelle on a coutume d’en chercher l’auteur parmi les moines d’Albelda
sont des plus faibles ; mais c’est en effet d’Albelda que provient un des
meilleurs manuscrits. C’est une compilation qui comprend un brève chronique des
empereurs de Romulus à Tibère II, une chronique un peu plus développée des rois
goths d’Athanaric à Rodrigue, enfin la chronique des rois asturiens de Pélage à
883 ; l’auteur avait d’abord conclu son travail en 881 (1).
La chronique d’Albelda est étroitemente parallèle à celle d’Alphonse [, l’utilise
et la résume] ; elle en est cependant beaucoup plus indépendante à partir
du règne d’Alphonse II. La thèse de la continuité est fortement affirmée ;
Pélage est le fils d’un duc goth victime de Witiza, et lui-même a dû se
réfugier dans les Asturies, où il prendra la tête de la révolte contre les
Arabes ; d’autre part, à propos des églises construites à Oviedo par Alphonse II,
notre chroniqueur ajoute : omnemque Gotorum ordinem sicut Toleto fuerat tam in
ecclesia quam in palatio in Obeto cuncta statuit (2).
Le troisième document caractéristique de la même période est la Prophétie
de 883 dont le texte original se conserve aussi dans le manuscrit de Roda.
C’est une transposition hardie de la prophétie d’Ezéchiel contre Gog ; ici ce
sont les Goths qui représentent le peuple choisi; les ennemis voués à la
défaite ce sont les enfants d’Ismael, les Arabes ; ceux-ci, par la per-
(1) Pour les empereurs romains, l’Albeldense résume Isidore de
Séville jusqu’en 615 ; pour les rois wisigoths jusqu’à Svintila, elle
résume l’Historia de regibus Gothorum, du même Isidore.
(2) La chronique d’Albelda est publiée par Florez, Esp. Sagr., t. xm:
utiliser de préférence l’édition de Gomez-Moreno, Las primeras crónicas, p.
43-52.
321
mission de Dieu et pour châtier les péchés du peuple goth, le tiendront en
captivité pour une période de cent soixante-dix ans. Or ce temps est bientôt
révolu ; la domination arabe a commencé en effet le 11 novembre de l’era
752 ; la cent soixante-dixième année commencera donc le 11 novembre de l’era
921, dix-septième année d’Alphonse III, trente-deuxième année de l’impie
Mohammad de Cordoue (883) ; l’auteur écrit sept mois avant cette date, donc en
avril 883 (1). La thèse de la continuité est
aussi nette que possible ; la victoire attendue sera la revanche des Goths.
Il y a d’évidentes relations de dépendance entre la chronique alphonsine,
surtout dans le texte Rotense, et la Prophétie; les deux textes
fixent l’entrée des Arabes au 11 novembre era 752 ; ils s’expriment de
la même façon sur l’obscurité qui entoure la mort de Rodrigue ; ils ont l’un et
l’autre une lamentation sur Tolède : Urbs quoque Toletana, cunctarum gentium
victrix, Ismaeliticis triumfis victa succubuit, qui est un démarquage de la
phrase d’Isidore de Séville déplorant la prise de Rome par Alaric (2). Je tiens pour certain que la Prophétie utilise
le texte de l’Alphonsine ;
(1) Sur la Prophétie de 883, voir Gomez-Moreno, Las primeras
crónicas, p. 65-71 du tiré a part. Cl. Sanchez Albornoz. Fuentes de la
historia hispano musulmana del siglo VIII, tome II de l’ouvrage Entorno a
los orígenes del feudalismo, Mendoza, 1942, p. 103-108.
Un remaniement de la Prophétie, fait cent ans plus tard, joue sur le
chiffre 270 au lieu de 170 ; on le trouve dans les pièces annexes publiées
avec la chronique d’Albelda par Florez, Esp. Sagr., t. XIII, p. 462-463.
(2) Gomez-Moreno, op. cit., p. 55 et 66. Isidore de Séville,
Historia de regibus Gothorum, Patr. lat. LXXXIII, col. 1062 : Urbs Roma
cunctarum gentium victrix Gothicis triumphis victa succubuit.
322
celle-ci est donc antérieure à avril 883, mais de combien, on ne peut le
dire ; elle appartient en tout cas aux quinze premières années du règne
d’Alphonse III.
La Prophétie a-t-elle exercé une influence sur la Chronique d’Albelda?
Cela ne serait pas surprenant puisque le chroniqueur a non seulement continué jusqu’à
l’automne de 883 son oeuvre d’abord arrêtée en 881, mais encore retouché à ce
moment la rédaction antérieure. La notice sur Rodrigue, qui lui attribue un
règne de trois ans (1), raconte qu’en l’era 752 les Sarrasins appelés par les querelles
intestines de l’Espagne (farmalio terrae) occupèrent le royaume des
Goths ; ils le possèdent encore en partie, ajoute le chroniqueur, et les
chrétiens ne cessent de leur faire la guerre en attendant le moment fixé par la
prédestination divine où ils seront impitoyablement expulsés (2). Ce passage peut bien dépendre de la Prophétie de 883 ;
mais il est également possible d’y voir seulement un témoignage de l’état
d’esprit, confiance dans une promesse divine de délivrance, qui inspira la
rédaction de la Prophétie elle-même, et qui pouvait se fonder sur
l’anarchie qui sapait alors le califat de Cordoue.
L’évolution des thèmes m’engagerait à classer cette production dans l’ordre
suivant : texte primitif de l’Alphonsine ; première rédaction de l’Albeldense
(881) ; recension de Sébastien ; Prophétie ; révision et continuation de
l’Albeldense.
(1) Les trois ans de règne de Rodrigue ont toute chance de ne pas être une
donnée historique digne de foi ; c’est une construction artificielle destinée à
concilier la date de 749 (711) pour son avènement et la date de 752 (714) pour
sa défaite.
(2) Florez, Esp. Sagr., t. XIII, p. 449. Gomez-Moreno, Las
primeras crónicas, p. 44.
323
Nous ne songeons pas à aborder ici les divers problèmes que pose la
comparaison entre l’Alphonsine, l’Albeldense et la Prophétie
: il nous suffit de relever les deux traits caractéristiques : défaite de
Rodrigue en l’era 752 ; continuité de la monarchie gothique.
Dans ces chroniques du temps d’Alphonse III on sera peut-être amené à
reconnaître une autre thèse tendancieuse : celle selon laquelle les rois
asturiens, depuis Alphonse Ier, auraient systématiquement dépeuplé (eremare) les régions d’où ils
chassaient les Arabes, transférant les chrétiens dans leur royaume et
repeuplant leurs conquêtes avec des immigres galiciens. Cette présentation des
évènements n’auriat-elle pas pour but de justifier la politique de mainmise
royale sur les terres des régions reconquises ? Ceci n’est donné que comme une
hypothèse de travail, qui exigerait, pour être vérifiée, de longues et
minutieuses recherches. Je voudrais cependant ici rapprocher deux versions,
difficilement conciliables, de l’occupation de Coïmbre par Alphonse III en 878.
L’Albeldense nous dit : Conimbriam ab inimicis possessam
eremavit et Gallecis postea populavit (1). Mais voici la version de Sampiro : Conimbriam
quoque ab inimicis obsessam defendit suoque imperio subjugavit (2). Selon cette version, Coïmbre aurait échappé jusque là
à l’autorité des califes, comme à celle des rois asturiens ; menacée par
Badajoz, ou plutôt par quelque chef rebelle à Badajoz comme Sadūn es-Soronbāki
(3),
(1) Gomez-Moreno, op. cit., p. 47.
(2) Historia Silense, éd. Santos Coco, p. 43. Sampiro suit une
source antérieure perdue.
(3) Sur ce personnage qui cherchait vers ce temps à se tailler un petit
royaume entre Santarem et Coïmbre, voir Dozy, Recher-
324
elle aurait été annexée par le comte Hermenegilde au nom d’Alphonse III,
peu après l’organisation de la marche de Porto. La proportion de noms arabes
que l’on trouve dans les documents coïmbrans à la fin du IXe et au Xe siècle rend bien douteuse cette erematio.
Mais, pour ne pas sortir de notre sujet, revenons au système chronologique
des chroniques alphonsines. Cette historiographie s’oppose au schéma
chronologique Egressi sunt qui met la défaite de Rodrigue en l’era
749 et ignore la continuité gothique. Nous reconnaissons dans ce schéma
l’historiographie du temps d’Alphonse II, que nous retrouvons dans le préambule
d’une donation faite par ce roi à l’église d’Oviedo le 16 novembre 812. La
liste des dons royaux à cette église n’inspire aucun soupçon ; elle ignore en
effet la donation de la ville même d’Oviedo, affirmée par un document de la
même date qui est certainement faux (1). La charte que nous tenons pour authentique ne connaît dans cette ville
que deux églises, fondées par Froila, le père d’Alphonse II ; un remanieur du Xe siècle n’aurait pas manqué de s’inspirer des chroniques
du temps d’Alphonse III, d’attribuer par conséquent à Alphonse II lui-même la
fondation de ces églises et de mentionner en outre celles de Notre-Dame et de
Saint-Thyrse (2). Le préambule qui a
ches sur l’histoire et la littérature de l’Espagne pendant le moyen âge, 3e éd. Append. XXXIV, p. LXXXVII. – Barrau Dihigo, Recherches,
p.194.
(1) Risco, Esp. Sagr., t. XXXVII, p. 311-315. Barrau Dihigo, Études
sur les actes des rois asturiens, 2e partie, catalogue n.° 11;
cet historien doute de l’authenticité du préambule. – Pour l’acte certainement
faux, Risco, tom. cit. p. 315 et ss.; Barrau Dihigo, op. cit., catalogue
n.° 10.
(2) Gomez-Moreno, Las primeras crónicas, p. 45 (Albeldense)
et 61 (Alphonsine dans le texte rotense).
325
paru suspect s’écarte en effet des coutumes de la chancellerie royale,
telles que nous pouvons les connaître par les rares documents authentiques de
l’époque ; mais c’est une pièce exceptionelle, une sorte d’action de grâces
solennelle, dans laquelle le roi fait sa profession de foi, résume l’histoire
d’Espagne jusqu’ au temps de son père, dit les raisons qui l’attachent à
Oviedo, lieu de sa naissance et de son baptême ; elle est en prose rimée. Son
authenticité est établie à nos yeux précisément par la différence radicale qui
oppose la conception historique qu’il représente à celle des chroniques
alphonsines : era 749 pour la défaite de Rodrigue ; disparition du
royaume des Goths qui ont mérité ce châtiment ; caractère asturien de la
nouvelle monarchie de Pélage :
Cujus (Dei) dono inter diversa gentium regna, non minus in terminis Spaniae
clara refulsit Gothorum victoria, sed quia te offendit eorum prepotens
jactantia, in era DCCXLIX simul cum rege Roderico regni amisit gloria.
Merito etenim Arabum sustinuit gladium, ex qua peste tua dextera, Christe,
famulum tuum eruisti Pelagium,
Qui in principis sublimatus potentia victorialiter dimicans hostes perculit
et Christianorum Asturumque gentem victor sublimando defendit.
Cette conception historique a-t-elle été exprimée dans une chronique
asturienne disparue qui serait, pour la période 711-791, la source commune de 1’Alphonsine
et de l’Albeldense? Ce n’est pas impossible ; mais en dehors du
préambule lyrique de la charte de 812, on ne la trouve que dans le schéma Egressi
sunt.
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